Parcours, expériences et projections des ménages « mal endettés »
Travaux de recherche universitaire : 2025-2026Les chercheurs
Hervé Marchal est professeur de sociologie à l’Université de Bourgogne Europe au sein du Département de sociologie. Il est membre du Laboratoire Interdisciplinaire de Recherches Sociétés, Sensibilités, Soin et directeur de la Maison des sciences sociales et des humanités (MSH) de Dijon. Il est co-responsable de la Plateforme universitaire de données (PUDD) de la MSH Dijon.
Gaétan Mangin est docteur en sociologie de l’Université de Bourgogne Europe. Il est rattaché au Lille Économie Management (LEM UMR 9221) et associé au Laboratoire Interdisciplinaire de Recherches Sociétés, Sensibilités, Soin. Il a rédigé plusieurs publications scientifiques dans des revues à comité de lecture ainsi que des ouvrages aux Éditions du Cavalier Bleu et aux Presses Universitaires de Dijon.
L’objectif des travaux
Ce projet de recherche consiste à identifier la diversité des parcours menant au « mal endettement » ainsi que la pluralité de ses conséquences sur la vie familiale et professionnelle des individus. Elle doit permettre de répondre à la problématique suivante : quels sont les parcours et les situations de « mal endettement » vécus par les clients d’Ymanci ? L’objectif était de permettre à Ymanci de mieux identifier les profils susceptibles d’avoir recours à ses services, notamment pour leur proposer un accompagnement plus adapté à leur expérience et leur parcours.
Pour ce faire, le rapport de recherche dresse une typologie fine et opérationnelle des situations d’endettement permettant de mieux identifier la pluralité des réalités rencontrées par les clients. L’idée est de parfaire la formation des conseillers de terrain de façon à mieux ajuster leur posture relationnelle, leurs discours et leurs offres aux besoins réels des ménages rencontrés.
Publication des résultats de recherche
Nous vous invitons à lire un premier article scientifique basé sur ces travaux. Il a été publié dans le journal de diffusion scientifique The Conversation : « Le regroupement de crédits : un révélateur des disparités contemporaines en matière de « maîtrise de son destin ».
Il fait apparaître une réalité du rachat de crédits ignorée du grand public :
- Le rachat de crédits n’est plus un phénomène marginal : il concerne de nombreux ménages français, souvent propriétaires, avec des revenus proches ou légèrement supérieurs à la médiane.
- Ces ménages ne correspondent pas toujours au stéréotype du foyer pauvre et surendetté.
- Le regroupement de crédits révèle plutôt différentes manières de gérer l’endettement, l’avenir et le sentiment de contrôle sur sa vie. En ce sens il apparaît comme un outil de gestion financière.
Le regroupement de crédits révèle des inégalités profondes dans la capacité des ménages à « maîtriser leur destin » en liaison avec leur profil :
- Le premier profil concerne des ménages économiquement fragiles, souvent exposés à de nombreux petits crédits à la consommation, parfois à taux très élevés. Ces crédits servent à financer des dépenses courantes, des réparations, des achats domestiques ou des besoins de première nécessité. Pour eux, le regroupement de crédits est une solution d’urgence : il ne sert pas vraiment à préparer l’avenir, mais à retrouver une capacité minimale à vivre le présent. Cette démarche est souvent vécue avec honte, culpabilité et sentiment d’incompétence face aux institutions financières.
- Le deuxième profil regroupe des ménages à l’endettement plus « ordinaire » : prêt immobilier, crédit voiture, travaux ou aménagement du logement. Leur situation n’est pas nécessairement critique, mais devient préoccupante à l’approche de grandes étapes de vie, comme les études des enfants ou la retraite. Le regroupement de crédits sert alors à réorganiser le budget, anticiper l’avenir et retrouver le sentiment de maîtriser sa trajectoire familiale.
- Le troisième profil concerne des ménages plus favorisés, disposant de meilleurs revenus ou d’un patrimoine. Pour eux, le regroupement de crédits est un outil d’optimisation financière. Il permet de maintenir ou d’améliorer un niveau de vie, d’investir dans le logement, d’agrandir ou valoriser le patrimoine, et de renforcer une position sociale. Cette démarche traduit une volonté d’accroître son autonomie et sa distinction sociale, parfois dans une logique de retrait vis-à-vis du collectif.
Le positionnement théorique
Le projet s’inscrit dans le champ de la sociologie économique, et particulièrement dans la lignée des travaux sur la signification sociale de l’argent (selon Georg Simmel et Viviana A. Zelizer) et sur la sociologie du crédit (selon les travaux des sociologues Jeanne Lazarus et Hélène Ducourant). Dans ces recherches, ils montrent que l’argent n’est pas seulement un instrument rationnel de mesure, mais qu’il est profondément empreint de valeurs, d’émotions et de symboles sociaux.
Cependant, la question du crédit à la consommation est encore ignorée par les sciences sociales. Longtemps considéré comme un simple moyen d’accès à la consommation, il n’a que rarement été analysé sous l’angle des motivations subjectives et identitaires des ménages. C’est pourquoi cette recherche innove sur :
- Le plan méthodologique, qui permet de recueillir la parole directe des ménages, sans passer par le filtre des institutions financières, pour comprendre leurs pratiques et représentations du crédit « de l’intérieur ».
- Le plan théorique, qui replace le recours au crédit dans la continuité du parcours de vie, en l’envisageant dans des socialisations passées et dans des projections vers l’avenir.
Cette recherche introduit le concept de « mal endettement », terme désignant les situations où le niveau d’endettement compromet la capacité du ménage à maintenir ou renouveler ses aspirations.
Une étude pluridisciplinaire
Elle s’inspire, en effet, de la sociologie pragmatique et des approches biographiques, afin de comprendre les usages sociaux du crédit comme modes de construction de soi, de distinction et d’appartenance.
En ce sens, le projet contribue à faire du crédit un objet de recherche à part entière, au-delà des analyses institutionnelles ou économiques traditionnelles.
Le protocole d’enquête
La démarche de recherche combine deux logiques méthodologiques complémentaires :
- Une approche hypothético-déductive, fondée sur quatre hypothèses initiales présentées ci-dessous.
- Une approche inductive, ouverte à l’émergence de nouvelles dimensions observées sur le terrain.
Les hypothèses centrales de la recherche
- Les pratiques de consommation et le rapport aux équipements matériels sont encastrés biographiquement, c’est-à-dire qu’ils s’expliquent au regard du parcours de vie des individus.
- À travers leurs pratiques de consommation, les individus et les ménages rencontrés travaillent à différentes approches de l’avenir : aspirations financières, sociales, familiales, etc., projections identitaires. Ils sont eux-mêmes influencés par des représentations du futur qu’ils maîtrisent plus ou moins.
- Au-delà des besoins de se loger et de se déplacer, les aspirations résidentielles et mobilitaires (accessions à un logement, mais aussi à une automobile valorisante, en accord avec des désirs d’ascension sociale ou de construction familiale, par exemple) sont centrales dans les propensions à recourir à l’endettement.
- Le recours au crédit à la consommation va de pair avec un engagement dans des rapports de distinction sociale plus ou moins assumés et explicites, et différents rapports à l’argent et au prêt qu’il s’agit d’identifier.
Les résultats confirment dans l’ensemble ces hypothèses, tout en ajustant les deux dernières au regard des réalités observées sur le terrain.
Cette page Web se verra augmentée au fil du temps par les différentes publications d’articles et d’ouvrages issues de ce travail de recherche.